TPIY, Chambre de première instance, Procureur v. Radovan Karadžić, 24 mars 2016, n°T-95-5/18-T
- Louve LAVAL & Meryl SARRAND
- 15 mai 2025
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« Nous devons toujours rester vigilants et nous garder d’une rhétorique qui déshumanise, dégrade et discrimine un groupe particulier… parce qu’une telle rhétorique est toujours enracinée dans la haine et – si elle n’est pas maîtrisée – conduit toujours à un mal indescriptible ».
Dennis Francis, Président de l’AGNU, Propos prononcés à l’occasion de la Journée Internationale de réflexion et de commémoration du génocide de 1995 à Srebrenica, 11 juillet 2024.
Le début des années 1990 est marqué par l’un des événements les plus importants du XXème siècle ; la fin de la guerre froide et la chute de l’URSS. Le démantèlement de cette dernière a des répercussions sur toute l’Europe, et signe également la fin de la République fédérative socialiste de Yougoslavie le 25 juin 1991, avec les déclarations d’indépendance de la Slovénie et de la Croatie. Ces déclarations sont suivies, peu après, de celle de la Bosnie-Herzégovine, le 3 mars 1992, un territoire alors peuplé par quelque 4 millions d'habitants. Ce fortes tensions liées à la présence sur son territoire de différents groupes ethniques aux intérêts divergents. En effet, la population « est composée 44% de Bosniaques (musulmans), de 31% de Serbes et de 17% de Croates ». Peu à peu, un discours est diffusé par certains responsables politiques tels que Radovan Karadžić, visant à déshumaniser les bosniaques de confession musulmane. Le 12 mai 1992, ce dernier est élu Président de la République serbe de Bosnie Herzégovine. À partir de là, il mène une politique de persécution à l’encontre des musulmans et croates habitant sur le territoire revendiqué par les Serbes de Bosnie. C’est ainsi que débute la Guerre de Bosnie-Herzégovine, opposant les forces armées de la République Serbe de Bosnie à l’Armée de la République de Bosnie Herzégovine. Rapidement, ce conflit va s’internationaliser et voir intervenir différentes puissances étrangères ; la Croatie, la Serbie ou encore les États membres de l’OTAN. Ce n’est qu’en 1995 que le conflit prend fin, suite aux « rapports de force militaires sur le terrain et l’implication diplomatique croissante des États-Unis ». L’adoption des Accords de paix de Dayton signé le 14 décembre 1995 par les présidents de la Croatie, de la Serbie et de la Bosnie-Herzégovine marque la fin des affrontements.
Ce conflit aura marqué profondément l’histoire de la Bosnie Herzégovine, de par la gravité des atrocités perpétrées à l’encontre de la population civile. Dès le début de la guerre, les Serbes de Bosnie font état de leur volonté de « nettoyer » le territoire qu’ils revendiquent en déportant, arrêtant, exécutant et stigmatisant de manière systématique la population musulmane présente6. Le paroxysme du massacre, et symbole du génocide des Bosniaques musulmans, prend place à Srebrenica en juillet 1995, lorsque plus de 8 000 civils sont assassinés, et ce, sous les yeux passifs des casques bleus envoyés par l’ONU. Au total, on compte plus de 2,7 millions d’individus déplacés, et entre 100 000 et 200 000 morts entre 1992 et 1995 en Bosnie Herzégovine.
Le Conseil de Sécurité va répondre à cette rupture contre la paix en créant le Tribunal Pénal International pour l’ex Yougoslavie (TPIY). Cette juridiction inédite, car créée sous un mandat qui n’avait alors jamais été utilisé par le CSNU, est compétente pour engager la responsabilité pénale individuelle des hauts dirigeants qui ont activement « planifié, incité à commettre, ordonné, commis » des infractions graves aux Conventions de Genève de 1949, des violations aux lois ou coutumes de la guerre, un génocide, ou des crimes contre l’humanité. Parmi les 161 individus inculpés par le TPIY se tient le membre fondateur du parti Serbe, le Président de la Republika Srpska et le commandant suprême de ses troupes ; Radovan Karadžić. Dirigé à l’encontre de la figure emblématique du conflit, le procès de Karadžić par le TPIY est l’un des plus marquants du droit international pénal. En effet, il confirme à la fois la responsabilité pénale individuelle des hauts dirigeants et précise les contours juridiques du génocide et des crimes contre humanité. Il incarne également un symbole fort de lutte contre l’impunité et de reconnaissance des victimes dans les contextes post conflits.
Dès lors, de quelle manière le TPIY a-t-il engagé la responsabilité de l’ex Président et quelles ont été les répercussions de cette affaire sur le droit international pénal ?
I/ LE JUGEMENT DE 2016
Initialement, la tâche s’annonce délicate. En effet, dès juillet 1996, la Chambre de première instance du TPIY annonce la délivrance de mandats d’arrêts et d’actes d’accusation à l’encontre de Radovan Karadžić. Pourtant, à la fin du 20ème siècle, Karadžić reste introuvable et le TPIY peine à monter des opérations de recherche. Si les États sont théoriquement tenus de porter assistance au Tribunal, en pratique les gouvernements yougoslaves, serbes et croates ne sont que peu impliqués dans les recherches. Pourtant, cette tendance va progressivement évoluer au gré des « changements politiques survenus dans la région et des pressions exercées par la communauté internationale ». C’est ainsi qu’après 13 ans de fuite, Radovan Karadžić est arrêté à Belgrade le 21 juillet 2008. Son procès s’ouvre le 26 octobre 2009 devant les juges de La Haye et s'achèvera le 24 mars 2016, avec le jugement final de la Chambre de première instance. Au total, 11 481 pièces à conviction seront présentées et 586 témoins défileront à la barre.
Accusé d’avoir participé et permis, en tant que chef d’État, le massacre de civils entre 1992 et 1995, onze chefs d’accusation sont soulevés à l’encontre de Karadžić ; deux pour génocide, cinq pour crime contre l’humanité et quatre pour violations des lois et coutumes de la guerre. Le bureau du Procureur, composé d’Alan Tieger et Hildegard Uertz-Retzlaff prend place face aux juges chargés de l’affaire ; les juges O Gon Kwon, Howard Morrison, Melville Baird et Flavia Lattanzi. Au total, le jugement rendu en 2016 représente plus de 2500 pages, illustrant à la fois la complexité
et la gravité des faits reprochés à Karadžić. Les premières lignes de la décision rendent compte de cela ; si les juges vont analyser une période relativement courte (octobre 1991 à novembre 1995), plus de 20 municipalités sont concernées. Ainsi, le procureur accuse Radovan Karadžić d’avoir participé de manière active à quatre entreprises criminelles communes ; celle d’avoir voulu « chasser à jamais les Musulmans et les Croates de Bosnie », d’avoir bombarder les civils de Sarajevo, d’avoir pris en otage des membres de l’ONU et enfin d’avoir massacrer les Musulmans de Srebrenica en 1995. Ces entreprises criminelles communes se distinguent par des éléments objectifs, fondés sur l’organisation et la systématicité des crimes, ainsi que par des éléments subjectifs, tenant à la mens rea, l’intention discriminatoire ou génocidaire de Karadžić et à sa connaissance des faits en tant que dirigeant politique et militaire. Le TPIY va s’appuyer, pour chercher la responsabilité de Karadžić, sur son propre Statut dans un premier temps, notamment les articles 3, 4, et 5 respectivement sur les violations des lois et coutumes de guerre, sur le génocide et sur les crimes contre l’humanité. Dans un second temps, il va se référer plusieurs fois à la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948. Cela va lui permettre de caractériser, notamment, l’autorité politique et militaire de l’accusé ainsi que son intention génocidaire, lui ayant permis de perpétrer les actes qui lui sont reprochés. La défense de Karadžić va essentiellement se porter sur la contestation de l’existence d’une telle intention. Toutefois, cela ne va pas convaincre les juges, qui engageront, malgré tout, la responsabilité pénale individuelle de l’ex-chef d’État. Ils décideront qu’il est coupable de dix chefs d’accusation, écartant le premier chef d’accusation de génocide qui aurait été commis dans les sept Municipalités bosniennes. Ils le condamnent ainsi à 40 années d’emprisonnement, peine qu’il devra effectuer au sein des établissements pénitentiaires britanniques.
II/ LES SUITES JUDICIAIRES DE L’AFFAIRE KARADŽIĆ
Cette affaire, jugée en première instance, est loin de s’être arrêtée en 2016 et a connu des développements sur le plan judiciaire.
Dès le départ, le TPIY, comme le TPIR, n’étaient pas des juridictions à vocation permanente. C’est pourquoi, par une résolution du 22 décembre 2010, le Conseil de Sécurité a décidé de créer un Mécanisme Internationale destiné à succéder aux deux tribunaux ad hoc « dans leur compétence matérielle, territoriale, temporelle et personnelle ». Dès lors, il peut juger « les personnes mises en accusation par le TPIY et le TPIR ». Ce système est compétent à la fois pour poursuivre des individus en première instance, et pour « mener à bien les procédures en appel si l’appel a été interjeté après la date en fonction de la division du Mécanisme concernée ». Pour les fonctions résiduelles du TPIY, il a commencé à être actif à partir du 1er juillet 2013. Depuis la fermeture du TPIY en 2017, ce mécanisme agit de manière autonome.
En 2016, Radovan Karadžić fait appel devant le Mécanisme pour contester le jugement rendu par le TPIY. Le 20 mars 2019, près d’un an après l’ouverture des décision, dans laquelle il examine chacun des chefs d’accusation portés à l’encontre de Karadžić. Outre la confirmation des onze chefs d’accusation pour génocide, crime contre l’humanité et violations des lois et coutumes de la guerre, la décision rendue aggrave également la condamnation prononcée par les juges de première instance. Désormais, la sentence de Radovan Karadžić n’est plus de 40 ans d’emprisonnement, mais elle est portée à la perpétuité. Si les cinq juges ont reconnu unanimement l’ex-chef d’État coupable, deux d’entre eux ont toutefois fait valoir leur désaccord avec l’idée d’aggraver la peine.
Suite à ce prononcé, Karadžić fait à nouveau appel de cette décision le 28 mars 2019. Néanmoins, le Juge et président du Mécanisme Carmel Agius répond par la négative à cette requête, en faisant valoir qu’aucune base légale dans le Statut ne permet de former un appel à l’encontre d’une décision de la chambre d’appel. Karadžić va contester à plusieurs reprises ce refus, faisant valoir tantôt la partialité de certains juges, tantôt le manque de compétence de la chambre d’appel pour connaître son affaire, en vain.
III/ L’ACCUEIL DE CES DÉCISIONS ET LEURS CONSÉQUENCES POUR LA JUSTICE PÉNALE INTERNATIONALE
Ce procès s’inscrit dans une période importante pour la justice pénale internationale, et signe une « étape décisive » dans le passage de la culture de l’impunité à celle de la responsabilité des dirigeants. Selon le Conseil spécial pour la prévention du génocide, de tels procès sont « essentiel[s] pour la construction d’un avenir plus pacifique et stable dans la poursuite conjointe de la vérité et d’une réconciliation authentique en Bosnie-Herzégovine et dans toute la région ». Le procès de Karadžić était, en effet, un événement attendu depuis longtemps, dans un contexte où, parmi les trois principaux dirigeants serbes, seul lui et Ratko Mladic étaient encore vivants.
Néanmoins, il n’a pas apporté une entière satisfaction. D’après certains auteurs, « le véritable enjeu était de savoir si, en dehors de Srebrenica, les juges qualifieraient de génocide les crimes commis ailleurs en Bosnie ». Or, ni le jugement de 2016, ni celui de 2019 n’affirment cela. Cette non reconnaissance pose, aujourd’hui encore, des problématiques de réconciliation pour la population. Différents discours continuent d’émerger sur l’existence ou non de crimes de génocide dans les sept autre Municipalités. En outre, les experts internationaux s’inquiètent de plus en plus que la « justice rendue aux victimes de guerre soit insuffisante », dans un contexte où le taux de condamnation pour crime de guerre auprès des juridictions nationales ne cesse de baisser.
Comme le passé a pu le montrer, ces jugements ne peuvent à eux-seuls apporter réparation aux victimes, et doivent s’accompagner de véritables mesures de réparation. Ainsi, en 2022, le rapporteur spécial sur la promotion de la vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de non-répétition Fabián Salvioli note, lors de sa visite en Bosnie-Herzégovine, que les mesures de réparation sont encore insuffisantes et inadéquates, du fait de « lacunes dans les processus de commémoration et l’enseignement de l’histoire », et dans « la compréhension interethnique ». Pourtant, ces dynamiques de mémoire et de réconciliation paraissent d’autant plus importantes que les conséquences de tels crimes commis par le passé irriguent encore les populations d’aujourd’hui.
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